J’imaginais que j’avais écrit sur mon frère plus abondamment que je n’en ai retrouvé trace. J’avoue ne pas avoir fait une recherche exhaustive parmi les centaines de pages d’archives de blogs qui furent bien plus bavards que l’actuel. A faire défiler les pages, on est sans cesse arrêté par tel ou tel texte qu’on relit avec recul, intérêt ou indifférence. Et, de riens en riens, l’entreprise devient fastidieuse. J’ai donc retrouvé celui-ci. Peut-être y en a-t-il eu d’autres. J’ai en tête des thématiques dont je ne sais plus si je les ai abordées ou si je n’en ai conçu que le projet. En le relisant, je constate que le propos est lié à mes préoccupations de l’époque et témoigne peu des parallélismes/divergences qui m’avaient frappé chez Lancelot.

Mon attention a évidemment été attirée par cette forme de rejet ou mépris de sa famille qu’il décrit chez son frère ainsi que par la différence qui les séparent quant au système de valeurs. Mon propre frère a pu donner à penser, en maintes occasions, qu’il faisait peu de cas de sa famille ou du moins qu’il en avait honte. Je peux concevoir en effet que mes parents aient été blessés de ne pas avoir été invité à son mariage, célébré au sein de sa belle famille, ni d’avoir été avertis du baptême des enfants. Je me suis toujours demandé dans quelle mesure ce mariage avait été une alliance destinée à faciliter son installation professionnelle. D’après les échos que j’en avais, cette belle-famille m’a toujours semblé être un puits d’inculture et de vanité. Son épouse est la personne à la conversation la plus vide et la plus raciste qu’il m’ait été donné de rencontrer. Autant dire que la rareté des entrevues était une aubaine. Les beaux-parents de mon frère ont assisté à l’enterrement de ma mère mais ils ne nous ont pas adressé la parole (à moi et mes sœurs) et comme je ne les avais jamais vus auparavant, j’ai dû demander qui ils étaient. Au fond, avec le recul, peut-être était-ce de sa belle famille qu’il avait honte…

Un autre point qui m’a semblé présenter quelque analogie avec le récit de Lancelot est que mon frère porte sur nos activités, à mes sœurs et à moi, un regard curieux et un tantinet incompréhensif. Trois enseignants pour une carrière médicale. Je me souviens d’une conversation (peu nourrie) alors que je faisais ma maîtrise d’histoire de l’art. A quoi pouvait bien servir d’étudier la construction du chœur d’une cathédrale gothique ? Je pense qu’encore aujourd’hui, ma profession doit lui paraître floue. Cette histoire de langue bretonne doit dépasser son entendement.

Pour que nous nous voyions, mon frère et moi, il faut que le destin nous y force, décès de ma mère, vente de la maison et, l’année dernière, les « cousinades » que j’avais évoquées. Malgré tout ça, aucune aigreur. Je dirais même qu’il semble assez heureux de me voir. Il y a une gêne palpable et normale : nous savons si peu de choses l’un de l’autre, nous partageons tellement peu de centres d’intérêt qu’il pourrait difficilement en être autrement. Mais sans doute le souvenir demeure-t-il d’une certaine forme de proximité dans la quelle nuos étions lorsque j’étais enfant et lui, déjà, jeune adulte. Un jour, il viendra me voir, m’a-t-il dit, en avion ! Mais les contraintes météorologiques sont telles sur 600 km qu’elles rendent cette éventualité assez aléatoire. Mais tout cela ne m’apparait pas comme un enjeu pour moi. Il vient c’est bien, il ne vient pas, ça n’est pas grave. Ca m’est relativement indifférent. A tel point que, alors que saisi par certaines similarités, je m’étais engagé chez Lancelot à parler de mon frère, j’ai rédigé cette note poussivement, presque par devoir.

Voila, je réédite, tel quel, le texte retrouvé, où je parle de l’importance de mon frère dans ma construction mentale, ce qui est un peu un autre sujet.

Moi, le frère qu’il n’avait jamais eu … (texte de fin 2005 ou 2006)

Depuis trois ans je ne cesse de refermer enfin des tiroirs laissés béants pendant près de quarante ans. Mais la vie ressemble à ces meubles aux tiroirs innombrables et quand on croit les avoir tous refermés on en découvre toujours, baillant aux corneilles. Parmi eux il y a ceux dont la glissière est cassée à jamais, il faudra apprendre à vivre avec ces inélégantes saillies.  Concernant les autres, refermer les tiroirs est devenu un geste étonnement banal, qu’il m’arrive de faire de façon presque machinale. Le lendemain, jetant un œil au meuble je prends conscience de l’énormité du geste accompli. Je crois en avoir refermé un hier, dans ma propre indifférence, des plus volumineux. J’ai eu hier soir une conversation téléphonique avec mon frère. Toute technique à vrai dire. A la veille de la signature d’une promesse de vente, un problème survient : l’un des acheteurs veut ajouter une condition suspensive au compromis dont nous ne voulons pas. Peut-être sommes nous au seuil d’une âpre négociation. Et là, mon frère me fait une demande dont l’incroyable ne m’apparaît que ce matin. Celui qui depuis la mort de notre mère se sent des âmes de régent, pariant sur notre incapacité à gérer quelque situation que ce soit, habille soudain sa voix d’humilité et me demande s’il peut suggérer à l’acheteur réticent de m’appeler car je suis plus au fait de la chose. Bref il me demande de l’aide. Il est vrai que cela fait quelques jours que le lui dicte un peu ce qu’il doit faire en la matière… Je n’ai pas beaucoup rencontré mon frère pendant quinze années. J’ai aperçu son fils en juin dernier – le onze juin pour être précis, mais ce n’est pas cela qui m’a fait retenir la date – grand gaillard de plus de 20 ans, que je n’aurais jamais reconnu comme mon neveu, la dernière fois que je l’avais vu il en avait 6 ou 7. Nous n’avons pas grand-chose en commun, c’est un euphémisme que de le dire, il ne sait pratiquement rien de ma vie et je ne m’en porte pas plus mal. Mais c’est mon frère. Détrompez-vous, je n’accorde aucune espèce d’importance aux liens du sang, à mes yeux cela n’est rien. C’est juste qu’il a laissé, sans le vouloir sans doute, une empreinte immense dans ma vie, qu’il a eu une influence durable sur mon psychisme, je dirais même qu’il m’avait mis un boulet au pied. J’en lime la chaîne depuis quelque temps et hier soir, je le vois ce matin, elle a cédé. Je suis né treize ans après lui. Plus tard, dès que j’ai assez de connections neuronales pour comprendre ce genre de choses, je le découvre fortement machiste. Il a vécu pendant treize ans dans l’affliction de n’avoir que des sœurs. Mais j’arrive trop tard. Le timing est mauvais. Non, il ne pourra pas partager cette virile fraternité que son adolescence réclame avec un petit garçon de trois ans. Il a l’indélicate maladresse de me le rappeler constamment et de diverses manières. L’une d’elle, et non des moindres, fut de m’apprendre l’une de ses chansons préférées : « Toi, le frère que je n’ai jamais eu ». Qu’étais-je donc ? Mais je chantais de bon cœur. Je senti très vite une pression à montrer dès mon plus jeune âge des aptitudes à la masculinité. J’aurais du aimer le sport, être téméraire et, sauf votre respect, bander devant des photos de nanas à poils. J’aurais du être un petit mec avant l’heure, il y avait urgence, bientôt monsieur serait adulte. Hélas, dans les trois domaines cités, je n’étais pas très doué. Finalement il était bien pesant ce zizi entre les jambes qui semblait m’astreindre à bien des devoirs insurmontables. A l’inverse, dans mes plus vieux souvenirs, il me semble que ma sœur aînée – de quinze ans – préjugeait mal de moi car j’étais un garçon. Qu’étais-je donc ? Lorsque ma personnalité naissante fit de moi autre chose qu’un bambin sexué, ma sœur aînée constata que je n’étais pas la brute épaisse à laquelle elle estimait que mon sexe me destinait, et nos relations furent complices. J’entretins très vite de bonnes relations avec mes deux sœurs, mais j’avais la sensation d’être ballotté entre deux mondes qui s’ignoraient et se regardaient avec circonspection. Je percevais, incompréhensif, chez mon frère comme un reproche mal exprimé, à me complaire dans cette complicité avec les femmes, écervelées, fofolles forcément. Et ce frère était mon seul modèle masculin. Mon père, j’ai pris conscience de son existence – alors qu’il était là quotidiennement – lors d’un grave accident de voiture qu’il subit. Quel âge avais-je ? Entre 7 et 10 ans, je suppose. La voisine vient nous annoncer l’accident – nous n’avions pas le téléphone -, il y avait à la maison un autre enfant de mon âge. Ce témoin me gêna beaucoup. J’étais préoccupé du visage que je devais montrer en pareille circonstance, ou pour mieux dire de masquer ma relative indifférence, qui me semblait fort indécente. Je n’ai rien à reprocher à cet homme, fort bon je crois par ailleurs, si ce n’est de ne pas avoir été mon père. Il a plus de 50 ans quand je nais, il ne m’attend pas. Pourtant je sais qu’il a su être un père, autrefois. Il a transmis à son fils aîné ses talents immenses de bricoleur. Il savait faire des meubles, construisit lui-même une partie de la maison. Il a fait de mon frère un virtuose en la matière, je pèse mes mots. Mon frère n’était pas un père, il ne m’a rien transmis, j’étais là pour m’ébahir de ses dons ! Je suis assez nul en la matière, mais moins gourd de mes dix doigts que ce grand frère voulait bien croire. Lorsque ma maquette de cathédrale sortit du carton et de mon imagination je pus lire l’étonnement dans ses yeux. Mais il n’eut pas la bienséance de me complimenter. Et pourtant j’avais réalisé cela seul, sans aide ni conseil, comme beaucoup d’autres choses dans la vie, tout bien réfléchi. Donc ce frère était l’unique modèle masculin et ses doutes à mon sujet firent que durant 37 ans je doutai moi-même d’être un homme, que durant 37 ans toute relation, tout échange de paroles, avec un garçon qui arborait quelques clichés communément admis de virilité me mettait dans une situation d’insécurité, de contrôle permanant de mes gestes et de ma voix. J’ai toujours été à l’inverse dans une liberté totale d’attitude avec les filles, puis les femmes. De plus, n’étant jamais à leur égard dans une optique de séduction, mon absence de sexe mental ne me gênait pas. C’est très con finalement, quand on y pense, ce besoin de s’identifier à un sexe, alors qu’on sait que le caractère sexué se décline d’autant de façon qu’il y a d’individus. Et pourtant, malgré toutes les choses positives que j’ai tirées de cette errance, j’aurais voulu pouvoir me sentir un homme. C’est quoi être un homme ? Est-ce que çà a une importance ? Je n’en sais fichtrement rien. C’est une connerie nécessaire sans doute. Aujourd’hui je me sens un homme. Paradoxalement je me sens un homme depuis je me suis épanoui dans mon homosexualité. Il y a 10 jours, j’ai dit – sans problèmes – à mon frère que j’étais homo. J’ai l’impression que dès cet instant il m’a pris plus au sérieux. Et puis ce coup de fil hier. C’est vraiment trop con de dire çà, mais, c’est ainsi que je le ressens. Hier soir, j’ai fini de devenir un homme.