ww0J’avais eu, il y un bon nombre d’année de cela, une vision étrange alors que j’étais au jardin. C’était au cours d’un de ces moments où on lève le dos pour prendre un peu de repos et où, d’un regard circulaire, on mesure le travail accompli, on établit un ordre de priorité quant aux prochaines tâches. Ce jour là, au lieu de s’en tenir à ce que j’avais sous les yeux, mon esprit s’était mis à vagabonder et alors une scène hautement improbable m’était apparue. Je m’étais vu revenant en mon jardin bien des années après l’avoir abandonné et le parcourir, peinant  à retrouver les tracés, à reconnaître les plantes devenues adultes sous leur mantille de ronces. J’avais éprouvé en imaginant ce scénario le plaisir qu’on ressent à s’imaginer dans le froid de la nuit du fond de son lit, ce plaisir à ne prendre le risque que de l’imaginaire.

A quelques détails près, l’objet de cette rêverie devait se produire et bien que je fusse l’instigateur de tous ces changements, je peux dire qu’ils me prirent au dépourvu. La vie passe plus vite que notre notion du temps et la nature ne tarde pas à effacer les traces du labeur humain. Quelques années plus tard, je suis de retour au jardin, les chemins disparaissent au gré d’un réaménagement aléatoire, les ronces surtout ont lancé de toute part leur tentacules à l’assaut des arbustes dont certains, c’est vrai, affiche presque déjà l’allure d’un adulte.

 

Cette convergence des rêveries et de la réalité impose l’idée d’un roman. Un roman qui n’est encore que dans la tête, trimballé, toujours avec soi mais bien loin de la délivrance et qui, tout embryonnaire qu’il soit, a déjà eu l’heur de connaître des phases différentes. Phases nécessaires à en éloigner progressivement le sujet de ma propre réalité dans laquelle il s’engluait au départ. Un roman qui devait peut-être guérir de ce renoncement au jardin.

 

Oui, c’est ainsi que je l’ai vécu, les premières années. Abandonner le jardin, c’était le prix à payer pour les hommes. Ne sommes-nous pas enclins à penser que tout bonheur se paye d’une façon ou d’une autre, qu’on ne peut jamais avoir le beurre et l’argent du beurre ? C’était dit, presque structuré ainsi dans ma tête, tout se définissait « à défaut » : le jardin pour compenser des hommes, puis la perte du jardin comme prix à payer pour s’épanouir.

L’entrée en écriture se fait attendre, traîne en longueur et cette histoire de jardin aussi. Une fois de plus, mais les précédents ne me confèrent guère de sagesse, j’ai enragé de ma veulerie, de ce temps perdu à me sentir incapable d’emmancher deux phrases alors qu’aujourd’hui je ne suis pas loin de penser que cet atermoiement n’était pas vain et que la réalité avait encore quelques dernières touches à mettre avant de lâcher la bride à la fiction.

 

         Sur l’autre rive, mon ex compagne avait gardé le jardin, ou dirais-je, s’était érigée en gardienne du jardin. Avait-elle obéit en cela à une injonction involontaire de ma part et entravante au possible ? Elle m’assure aujourd’hui du contraire. Elle y avait trouvé justice. Elle n’avait pas tout perdu puisque le jardin lui revenait. Ainsi aurions nous été deux, à notre façon, à considérer le jardin comme le prix des hommes.

         Ce jardin, j’y retournais, une à deux fois l’an. J’avais appris au fil du temps à le considérer comme n’étant plus mien. Je revendiquais parfois quelques plantes qu’on me concédait avec parcimonie. Et puis bien sûr, entre temps, un nouveau jardin s’était fait jour. Un jardin sans ambition aucune, au départ. Il devait être en bord de mer, et je m’étais fait à l’idée que cet univers propice aux plantes asiatiques, aux fougères, aux érables japonais, et à ces fulgurances de couleurs qui sont l’apanage des plantes de terres ingrates, un univers que j’avais cru indispensable à mon équilibre comme le pH acide aux éricacées, me serait désormais interdit.

         Et puis, et puis… nous achetâmes un terrain bien loin de Quimper, là où la mer et le rivage offrent des attraits que je ne croyais pas avoir à portée de fenêtre, sur cette côte dont je rêvais enfant au son des harpes bardiques, et puis et puis, un  rideau d’arbre maquillant un ancien muret de pierres en haie bocagère faisait presque oublier les ruades océanes, et puis et puis, au sud est du terrain un chemin vert menait à une prairie dans un vallon entourée de vrais arbres, où l’herbe était grasse, le chant des oiseaux entêtant et le gazouillis du ruisseau charmeur. L’argent du beurre… ce jour-là j’ai commencé à entrevoir l’argent du beurre.

         De rien en rien, j’eus de nouveau des ambitions pour ce nouveau terrain. Certes il serait difficile de cultiver mes plantes de prédilection mais des perspectives autrefois interdites s’ouvraient à moi.

         Et voila que soudain, la donne change du tout au tout. Désormais, on me presse de faire des ponctions dans mon ancien jardin. C’est que mon ex compagne va s’en séparer. J’ai envie de dire forcément, fatalement, cela ne pouvait qu’arriver, tôt au tard. Elle n’envisage pas d’avoir un grand terrain de nouveau. Du coup, le rôle de gardiennage change de main. Comprenez bien que tout s’inverse. J’ai été longtemps rasséréné de savoir qu’elle gardait le jardin et en assurait en quelque sorte la pérennité et aujourd’hui qu’elle envisage de le vendre, elle m’exhorte à prendre le plus de choses possibles. C’est moi, qui d’une certaine manière et autant que faire se pourra, vais à distance prolonger la vie du jardin.

         C’est ce changement qui nous a décidés, Vladimir et moi, à faire l’acquisition de la prairie du vallon pour avoir la place et surtout des conditions idéales pour toutes ces futures arrivantes. Depuis que nous sommes arrivés, quand je tondais le chemin vert, quelque chose me démangeait d’aller plus loin et de mener la tondeuse au-delà du ‘toull-karr’ comme pour finir un geste naturel.

         Lors de la signature du compromis, mardi, la propriétaire nous autorise à y mener dès à présent tous les travaux qu’exige le calendrier. Fort de cette autorisation, nous allons jeudi (j’ai pris deux jours de vacances) louer une camionnette et déplanter le plus possible. Nous aurons alors trois jours devant nous pour replanter.

         Hier, muni d’une tondeuse débroussailleuse toute neuve, je pars à l’assaut de la prairie du « Pontig ». Après avoir tondu le chemin vert, dans un geste conquérant et libérateur à la fois, je pointe le museau de l’engin vers la brèche verte et dévale la pente vers le pré. La machine bouffe l’herbe déjà haute avec voracité tandis que Vladimir m’ouvre la voie parmi les ronces. C’est ainsi que nous redécouvrons un beau mur en pierre qui borde le terrain. Au bout d’une heure de travail et grâce à ce mur, l’endroit a déjà perdu de sa sauvagerie et ressemble un peu à un jardin, à un parc même. J’ai fait souvent ce rêve excitant d’une maison qui s’agrandit soudain de pièces insoupçonnées par un bout et voila que je vis cette chose incroyable au jardin. J’ai peine à croire à la réalité du moment, à la réalité de l’endroit qui se métamorphose en même temps que nous nous l’approprions.

         Au fond, au bord du ruisseau, je vois déjà la fougère arborescente dont je rêve depuis si longtemps, les rhodos grosses feuilles (Dino va sans doute déménager une seconde fois)… Une fois planté les végétaux en lisière, j’aimerais que ce terrain reste le plus possible tel qu’il est, tellement il est beau. Le jardin va finalement me suivre ici et sans doute sera-t-il plus réussi. Le beurre et l’argent du beurre…



Le chemin vert

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Le pertuis enfin réouvert

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Le pré devenu parc...

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Une portion du mur redécouverte

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Au petit matin

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Près du ruisseau

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