COUCHER DE SOLEIL SUR L'AUBE DE L'HUMANITE
Bénie soit ma bêtise - ou tout du moins mon inattention - qu’elle me ménage parfois quelque belle surprise aux accents de découverte. Dans le domaine géographique, je suis pourtant enclin à étudier les cartes – avec une prédilection pour celles qui donnent des indications morphologiques – au risque parfois de ne plus me faire surprendre, mais curieusement, cette fois-ci, j’ai ignoré une portion de côte. Toute proche de chez moi. C’est comme si l’espace s’était replié dans l’étroit créneau de mon étourderie.
Hier, en fin d’après midi, m’étant rendu là où une statue de bigoudène se lamente sur son pays, et voulant regagner mes pénates, je remarque que la voiture qui me précède tourne sur la gauche, empruntant une voie que je n’avais jamais remarquée et qui longe la côte. Je décide de la suivre. Assez rapidement, après avoir traversé une zone assez urbanisée (et j’imagine que c’est cette pensée qui m’avait fait négliger cette portion de littoral), je m’élève et les maisons laissent place à la lande qui descend doucement vers la mer et dessine une courbe qu’on voit rarement en ce pays. Je pourrais penser à l’Irlande mais l’obstination du soleil qui tend à l’ouest exact, à bleuir la mer, à éblouir ma destination et à blanchir les murs chaulés me laisse une impression de cap grec. Je ne connais ni la Grèce, ni l’Irlande, toutes les rêveries sont permises. Un vallon a mollement érodé la colline. Au delà d’une longue et presque parfaite bande de sable que l’éclairage déjà vespéral blanchit à l’extrême, le ruisseau devient mer. De mon belvédère je suis des yeux, en amont, l’entaille marron de bruyères roussies dans l’intérieur des terres et je mets un temps à comprendre que ce que je crois être des affleurements rocheux n’est autre que des éruptions d’épines noires rendues blanches par le rut printanier.
C’est à ce moment, déjà propulsé dans un ailleurs mental par la lumière équinoxiale et l’inconnu, que j’aperçois la nécropole. Des chambres funéraires, des pierres dressées, des tables de granit où s’enchâsse le disque solaire comme sur une photographie qui voudrait faire resurgir les arcanes supposées d’un passé à peine entrevu. C’est moins gigantesque, mais je suis plus impressionné qu’à Stonehenge, capté par quelque-chose qui là-bas, à force de froid, de grondement autoroutier et de crépitement d’appareils photos, s’était tu.
L’astre vaillant poursuit sa course vers l’occident. La mer, là où je devine la pointe et sa petite maison-phare qui clôt la zone portuaire, rutile de plaques cuivrées. Je ne l’avais jamais vue ainsi. Je vise alors, en contrebas, un enclos barricadé dominant les flots. Aux fils de fer pendent des écriteaux dont je ne peux lire le message mais dont la couleur rouge me fait deviner l’interdit qu’il contient et ne manque de m’attirer. Je passe facilement outre la clôture pour me trouver devant un spectacle qui, un temps, me laisse perplexe, voire inquiet. La « falaise » est à cet endroit affaissée et la dépression est recouverte d’un dispositif fait de grandes plaques de fer rouillées reliées entre elles par de grosses chaines. Cela ressemble à une ancienne et rudimentaire armure de géant. A des endroits sont entassés des ballots noirs et longilignes, bien rembourrées. Quelques mètres plus bas, de réguliers rouleaux mouillent les rochers noirâtres. Un instant, emporté par l’inquiétude sourde qui entache malencontreusement l’éclatement printanier, j’imagine une bouche ayant recraché autrefois d’inavouables rejets et colmatée à la va-vite, ou bien un site d’enfouissement bon marché vouant à la mer ce qui brûle la main des hommes. Et puis la mémoire me revient. C’est le site de la fameuse grotte où a été trouvé un des plus anciens vestiges de domestication humaine du feu. Décidément, tout me ramène aux prémices de l’homme en ce lieu, et puis, l’expression domestication du feu fait d’étranges ricochets dans ma tête sur la surface trop lisse du mot atome.
Je remonte et m’apprête à repartir quand j’aperçois, de l’autre côté de la route, presqu’incognito, un vestige d’allée couverte. Je me mets à un bout et constate alors que dans un moment, quand le soleil indiquera l’ouest, il sera exactement à l’autre extrémité du couloir, face à moi. Chambre funéraire qui indique la route d’un l’au-delà, déjà situé en ces temps anciens, là où le soleil finit sa course.
Longeant cette route, je regagnerai mes terres sans jamais quitter l’océan du coin de l’œil.