(les images sont en "insérés", impossible de faire autrement après des essais pendant 24 h)

Si le déclic dont je parlais récemment a été provoqué par un évènement imprévu (la harpe accessoire de théâtre), il était néanmoins on ne peut plus intériorisé, intime si l'on veut, résultat d'un dialogue - inconscient certes - entre moi et moi. Au contraire, le vrai commencement a été le résultat d'une injonction, d'un ordre extérieur qui m'obligea à faire ce que j'avais toujours secrètement rêvé de faire... Incroyable, non?

Le mot rêve est on ne peut plus approprié. Il est à prendre au sens premier. J'ai passé vingt ans à faire des rêves récurrents de harpe, ces rêves de frustration qui, pour la traduire en images, développent des trésors d'imaginaire incontrôlé. L'une d'elles m'est restée en mémoire. J'entre dans une pièce où se trouve une harpe - je n'en avais alors jamais approché une dans la réalité -, je suis attiré, émerveillé, je vais enfin pouvoir toucher à cet instrument, oh pas en jouer, cela est au delà du fantasme, mais la toucher oui, la sentir au bout de mes doigts, éprouver les cordes. Mais lorsque mes doigts arrivent enfin au contact des cordes, celles ci s'avèrent être du mercure et mes doigts passent au travers sans rien ressentir. En tout cas, elles avaient la brillance du métal - étais-je déjà bien renseigné sur les différents types d'encordage ou était-ce prémonitoire, je ne puis le dire - et aujourd'hui encore j'ai un plaisir visuel à voir mes doigts aller à la rencontre (partie médium de ma harpe actuelle) du bronze étincelant. Les cordes de la future harpe, d'un autre alliage, seront plus brillantes encore, j'y reviendrai. Pourquoi ces rêves?

J'ai sans doute à peine 10 ans en réalité quand ma soeur, de 11 onze ans mon aînée et néanmoins la plus jeune de la famille hormis moi, ramène à la maison, comme souvent, un disque. C'est curieux, car la situation était habituelle où je lui demandais ce qu'elle avait acheté comme disque mais du dialogue de ce jour là, je me souviens très bien. Pas des autres. Moi: C'est quoi? Elle: De la harpe. Moi: C'est chiant la harpe. Quoi de plus ironique? Car, et il n'y a absolument aucune exagération à le dire, la première écoute de ce disque a réorienté ma vie, définitivement. J'ai déjà dit que je suis né une seconde fois ce jour là et je le pense toujours. C'est le moment de l'enfance où l'on cesse - au moins dans la tête, - de n'être rien que ballotté au gré des envies des adultes, où le destin se dessine. (J'abandonnerai la harpe lors de ma troisième naissance, c'est assez fou d'y penser, j'y reviendrai aussi). Ce disque c'est Renai*ssance de la harpe celti*que, enregistrement historique pour l'instrument comme dans ma vie, encore aujourd'hui le disque de harpe - toute catégorie, - classique, sud américaines etc... -  le plus vendu au monde. J'ai d'ailleurs eu la chance de pouvoir raconter cette histoire à son auteur.

C'est de cette époque bien sûr que datent les rêves. Mais entendons nous bien, je n'ai jamais rêvé de pratiquer de cet instrument. Je n'avais aucune connaissance musicale. Le solfège et tout ça, c'était pour les bourgeois de la ville d'à côté - mes camarades de classe néanmoins -, d'ailleurs toute activité extra scolaire était considérée par ma mère comme la porte d'entrée de l'enfer. C'est bien dommage, car au fond de moi, j'aurais aimé pratiquer d'un instrument sans doute, j'était le seul de la famille (avec ma mère, quel paradoxe une fois de plus)  à savoir chanter et à avoir quelque appétence pour la chose musicale. (Je parierais cher que ma mère avait une voix étant jeune et souffrait des même frustrations, salut Sigmund...) Quoi qu'il en soit, la harpe était hors champ, trop difficile dans mon imagination et puis encore rare à être enseignée à l'époque, au moins en région parisienne. C'était faux, mais je l'ignorais.

Très récemment, mon ex compagne, quand elle a su que je m'y "remettais", m'a immédiatement appelé au téléphone. C'est l'occasion de dire qu'autour de moi, on a semblé considérer cet évènement comme important. Ça l'était bien sûr pour moi, mais l'importance accordée par les proches m'a porté dans cette décision. Elle me sort une phrase qui m'aurait fait tomber sur le cul si je n'avais été assis. "Tu fais tout ce que j'ai rêvé de faire". Et elle me remet en mémoire un épisode que j'avais oublié. Dans la période où on s'était connu, elle avait trouvé une professeur de harpe et s'apprêtait à en commencer l'apprentissage. Je ne sais plus pourquoi ça n'a finalement pas été possible. Je raconte cela, car je me suis vaguement rappelé qu'en effet j'avais été au courant de ses démarches et que ça ne m'avais pas remué plus que ça. Étrange. Comme si la harpe devait rester dans mon monde, comme un truc très intime. Et après tout pourquoi pas? Aimer un instrument, ou un type de musique, ne conduit pas forcément à en jouer, n'est-ce pas?

C'est l'année de mes 30 ans que les astres se sont alignés. Cette année là, nous étions quatre à avoir créé un organisme de formation et le client était rare. Parmi eux, une jeune femme de 24 ans qui :

- habitait dans ma commune.

- était harpiste et professeur de harpe.

- jouait de la harpe c*eltique à cordes métalliques  - c'était un vraie chance car c'est moins de 1% de la pratique de harpe celti*que et elle est toujours la seule en Bretagne, et donc en France, à l'enseigner de manière structurée, à ma connaissance. Or, la harpe à cordes nilon, celle qu'on entend partout, ne m'intéressait pas. Il y a des nuances à apporter mais ce sera l'objet d'un autre chapitre plus "musical".

- la fille de mon collègue était sa presque unique élève.

Et le dit collègue était autoritaire, et chef de la boîte en sus. J'ai souvent souffert de son caractère et en même temps il y avait une forme d'entente entre nous. Je lui dois pas mal de choses à ce type (ah, la harpe ouvre bien des chapitres...), ce qui va suivre bien sûr, mais aussi d'avoir eu confiance en moi dans mon domaine professionnel. Il m'a confié des tâches et mon poste actuel est un lointain héritage de tout ça. Il mourra trois ans après cette histoire.

Il savait que j'aimais la harpe comme instrument et désirait que sa fille ne soit plus seule en cours. Il me poussa donc à m'inscrire. Mais je renâclais. Je trouvais des arguments. J'étais trop vieux pour commencer la musique, je ne connaissais pas le solfège (20 ans après je ne le connais toujours pas !) et que sais-je d'autre... Au fond de moi j'étais titillé, mais ça me faisait peur. Doit-on se confronter à une passion, et risquer une déception faute d' y arriver? Bref, à la fin d'un stage, je demandai à la prof de harpe - qui était mon élève à ce moment là, mais dans une autre matière - on suit? - de présenter son instrument - exercice linguistique - et donc d'en jouer. Je fus conforté dans l'idée que c'était ce type de jeu qui m'intéressait. Mon collègue haussa le ton et je m'inscris...

Je touchai donc une harpe pour la première fois en décembre 1995. Par chance, ce moment est immortalisé. Je joue sur un très bel objet, la reproduction d'une harpe du XVIIème qui hélas n'est pas une réussite acoustique.

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J'ai très vite en location une harpe délaissée par ma prof - construite par le luthier de Quimper qui a fait la petite harpe dont il est question dans le post précédent ! 

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 Et puis, autre ironie de l'histoire, la fille du collègue abandonne assez vite la harpe et c'est moi qui me retrouve seul en cours! Coup de chance aussi, je rachète la harpe de la jeune fille - déjà vieille alors et bon marché, mais un peu collector aujourd'hui, j'y reviendrai -  que j'ai toujours.

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