Je m'étais promis d'y consacrer une note quand tout cela serait derrière moi. Excusez la longueur, j'ai eu besoir de ce petit regard en arrière.

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Il y a un moment très particulier, qui se réitère à chaque nouvelle représentation mais qui, lorsque c'est la première, a une acuité toute particulière. Ça se passe en régie. Tu es en général en hauteur, tu as devant toi une rangée d'appareils divers, plus couverts de boutons qu'un visage vérolé et auxquels tu ne toucheras pas. Ils éclairent vaguement l'obscurité ambiante de leurs voyants multicolores. A tes côtés, assis, un acolyte ou plusieurs, selon le standing. Samedi, c'était hôtel trois étoiles, et vous étiez donc quatre. Au delà, le vide, mais tu sens vaguement bruire la vie au fond. C'est comme d' être à la proue d'un navire de nuit, par mer calme, et de ne reconnaître la présence de l'océan qu'au son du clapot. Mais en réalité tu es à la timonerie et on attend un mot de toi pour lever l'ancre. Et le navire te semble alors, grand, très grand et la nuit bien noire. C'est imminent, on t'as dit que les portes qui donnent à la mer vont être fermées, l'homme à tes côtés, un casque sur les oreilles, communique avec un autre, qui est sur le pont inférieur. Là, un équipage de plus de vingt cinq personnes le regardent et attendent un feu vert qui viendra de toi. Tu as la peur au ventre. Tu peux gagner une seconde de sursis, deux, trois mais guère plus. L'attente minerait le moral l'équipage. Alors tu dis "OK", tu t'assois, tu dis à l'homme à ta droite "vas-y". Il appuie sur un bouton, le bruit de la mer déchaînée s'élève, rapidement suivi du hurlement d'une sirène d'alerte. A ce signal, bien plus bas, un homme se propulse en avant, une puissante lampe torche à la main qui darde les ténèbres. C'est parti pour deux heures de traversée. Tu auras quelques ordres à donner, essentiels et peu nombreux, tu auras à répondre à une ou deux questions, tu donneras un ou deux conseils et c'est tout. Tu ne peux plus rien faire. Tu as fait tout ce que tu as pu avant, depuis plusieurs années, tu y as pensé très fort depuis plus d'années encore, depuis le jour de l'étincelle première mais à cet instant, tu n'es rien que spectateur.

Et là se passe une sorte de miracle. Pour une raison insaisissable, au bout de quelques minutes de traversée seulement, à la façon dont le navire s'est engagé, tu sais que la traversée va être sereine. Tu n'as plus peur. Les écueils ne manquent pas pourtant, un coup de vent n'est pas impossible. Le pilote a 40,5° de fièvre et tu demandes en douce à un cinquième larron de ne pas s'éloigner, au cas où... mais tu n'es plus inquiet.

Max7Et puis arrive le second miracle, moins fugace. C'est la première fois que je vois la pièce telle que je l'avais imaginée ou du moins conçue. Car nous autres amateurs, n'avons les vraies conditions qu'au moment des représentations. J'ai déjà vu les costumes, y compris en jeu, j'ai déjà vu les oeuvres graphique projetées, vu les  60 combinaisons de lumières différentes, aperçu quelques heures plus tôt les cycloramas devenir verts ou bruns et se draper de quarante dessins, entendu les chansons, mais je n 'avais jamais contemplé tout cela ensemble à 100%. Bref, pour la première fois, l'objet imaginé apparaît, pour la première fois, je peux confronter le projet au résultat. Un objet particulier, car le théâtre est à la confluence du flux des mots, des formes, des couleurs, des sons. Toutes choses que j'aime séparément et dont la convergence m'intéresse de plus en plus.

C'est forcément l'occasion de retrouver les origines, les plus lointaines, les moins datables. Il y a deux origines certaines mais dont je ne saurais dire laquelle a le privilège de l'antériorité sur l'autre. L'une est le désir d'écrire une pièce vaguement "à l'ancienne", non seulement située dans un passé historique, mais dont les ressorts seraient un peu ceux d'un théâtre classique, entre burlesque et drame, avec des rois, des reines, des guerriers et des anonymes. Et je ne crois pas me tromper en écrivant que cette idée, dans sa forme la plus embryonnaire, est bien antérieure à la pièce précédente. Je confesse même l'avoir rêvée en vers mais une remarque bien sentie m'avait définitivement écarté de cette option. L'autre source, et je me suis exprimé plus souvent à ce sujet, c'est le thème de la guerre. Ce qui la provoque, les mensonges qui la génèrent, la fascination qu'elle suscite malgré son horreur et ses conséquences parfois bien éloignées de ce qui l'a déclenchée. C'est la phrase conclusive d'un film qui m'a soufflé tout ça, mais je ne me souviens ni du film ni de la phrase, seul le souffle qu'elle a provoqué dans ma tête a subsisté.

J'éprouve la même difficulté chronologique à situer, ne serait-ce que relativement aux autres éléments déterminants précités, l'idée du choeur. Il se trouve que l'histoire qui sert de support pédagogique à mes élèves de pré-master (appelons-les ainsi) met en scène une chorale. La chef de choeur en est l'héroïne. Il y a quelques années, une des étudiantes du groupe se trouvait être elle-même membre d'une chorale. C'est par son truchement que je me suis rapproché du chef de choeur de la formation où elle chantait, que je lui ai demandé s'il serait intéressé à collaborer à une pièce de théâtre. Ça c'était l'occasion, mais l'étincelle de départ? Envolée. Le chef de choeur a répondu affirmativement. Il y a de ça quelques années et il n'y a que quelques mois qu'il a réellement compris ce que cela impliquait... La partie chantée a été sans doute la plus importante source de soucis, pas tant pour l'écriture des morceaux qui, bien qu'ayant démarré tardivement, a été menée à bien assez promptement, que pour la composition du mini choeur, l'apprentissage des chants et l'intégration à la pièce, mais j'y reviendrai. Je ne sais donc  plus vraiment ce qui a fait naître cette envie d'un choeur. En tout cas, dès que ce fait fut acquis, j'imaginai les chanteurs alternativement figurants et éléments de scénographie (pouvant figurer un mur, une rivière...) bien qu'ayant un peu de mal à expliquer ce second point clairement à autrui. Je constate, presque surpris et longtemps après, que c'est exactement leur rôle dans la pièce au final. J'ajoute enfin que l'étudiante en question - aujourd'hui enseignante -  non contente de chanter dans la pièce, y tient avec brillo quelques petits rôles.

L'étape suivante, mieux connue de mes collaborateurs, est la découverte du mot qui est devenu le titre de la pièce et son fil conducteur. L'un des trois seuls mots survivants d'une langue brittonique éteinte au XIIIème siècle et de la famille du breton armoricain. Le fruit du hasard bien sûr m'avait conduit dans les vertes montagne de la Cumbrie, là où cette langue était en usage et dont j'eus connaissance après coup, en effectuant quelques recherches sur ce comté. J'ai su en le voyant et en lisant quelques lignes à son sujet que ce mot serait le point de départ de la pièce sans pour autant avoir la moindre idée de la trame de l'histoire. Ce fut le moment déterminant en réalité, le vrai détonateur, celui qui permet que les idées nuageuses aux contours imprécis s'agglomèrent pour former un dessin.

Ensuite je me suis plongé dans l'histoire et la littérature brittoniques anciennes, sans trop savoir, espérant y trouver nourriture. Avec le temps, je sais que ce genre de recherches porte toujours ses fruits, mais si au moment même où on les fait, elles semblent ne servir à rien. Donc c'est durant l'été 2014, en Ombrie, que j'ai commencé ce travail, alors même que Vladimir, Antonio et Anabelle travaillaient de leur côté à leur nouvelle pièce. Ils connurent les affres de la création et leur projet initial avorta pour retrouver un second souffle grâce à Hermann Hesse. Le hasard fait qu'au bout d'un long et sinueux chemin, les deux pièces seront créées, à deux mois près, au même moment !

L'étape suivante peut être assimilée à un trou noir. C'est l'écriture. Je ne sais plus quand c'était, ni combien de temps cela m'a pris. J'en ai fort heureusement les traces archéologiques sous forme de notes (sur ordi) qui témoignent de mes réflexions. C'est amusant de lire a posteriori  que "tel ou tel personnage pourrait faire ou dire ceci ou cela", autant quand l'idée a été retenue que dans le cas contraire.

Concernant les éléments de scénographie, c'est encore une fois assez flou. J'ai un repère: en octobre 2016, je m'interrogais sur un fond de toile blanche permettant une circulation renonçant à une structure en dur. Je n'avais pas encore pensé aux trois panneaux en quinconces, mais j'y arrivais tout doucement. J'ai oublié aussi à quel moment l'image du fond alternativement vert et brun s'est fixée dans ma tête mais la sobriété du mobilier et ses éléments constitutifs sont venus d'emblée avec. Plus sobre même qu'ils ne le seront finalement avec leur dessins très colorés.

La présence des illustrations projetées sur le cyclorama, me pose un problème de mémoire encore plus criant. Je ne sais tout bonnement ni quand, ni comment cette idée m'est venue. Si elle existait au départ du projet ou est venue se greffer dessus dans un second temps. En tout cas ce fut toute une aventure, car au lieu d'une artiste prévue au départ, les imprévus et accidents de parcours ont fait que j'ai finalement dû faire appel à trois dessinateurs pour réaliser la quarantaine d'illustrations de la pièce. Cette diversité de style est une richesse supplémentaire mais est le fruit du hasard.

Concernant la mise en scène proprement dite, je dirais que deux cas de figure se sont présentés à moi, à l'instar de ce qui s'était passé pour la pièce précédente. Certaines scènes ont été écrites avec une vision spatiale assez précise de la position des comédiens - et même pour l'une, de sa mise en lumière. Et le résultat est assez fidèle à ce que j'imaginais. Pour d'autres à l'inverse, j'ai abordé le texte sans savoir qu'en faire et les choses se sont construite au fil du travail. J'ai même supprimé une scène - et pas n'importe laquelle, la scène conclusive - bien qu'elle figure dans le texte édité, la considérant au fond redondante et trop explicative. Une scène sans parole dit aussi bien, et de manière plus ouverte la même chose.

Max3Je savais bien, après avoir posé le point final, que la pièce serait longue, difficile à monter. Que ma détermination n'aurait pas le droit de connaître de moments de faiblesse pour mener la chose à bien mais qu'encore, cela ne suffirait pas. Il fallait que 13 comédiens amateurs, et plus tard 10 chanteurs, soient convaincus de l'intérêt qu'il y avait à consacrer des samedis ou des dimanches aux répétitions, pendant près de deux ans, alors que l'horizon n'affichait au départ aucune date, aucun butoir. Il fallait sans doute aussi une bonne dose de chance ou de bienveillance des dieux du théâtre... Car je dois dire que, outre la relative facilité avec laquelle les dates de répet furent acceptées et respectées, me tombèrent littéralement dans les mains, avant même que je n'ai eu à les chercher, l'adolescent pour le rôle du page, l'étudiant en régie lumière, mais aussi dans une moindre mesure, un menuisier, une couturière, un photographe, un logiciel que je cherchais désespérément et qui était sous mon né... Et bien sûr une occasion rêvée pour une première. Je mesure tous les jours depuis samedi à quel point il a été essentiel créer la pièce devant un public nombreux - et international ! -  et prompt à en parler autour de lui. Et agréable - malgré la terrible pression mise par un personnel exécrable - de jouer dans un vrai théâtre, plus que séculaire,  avec ses coulisses vieillottes et biscornues, son acoustique de salle à l'italienne.

Il a été essentiel aussi, pour éviter le burn-out qui parfois menaçait de très près, de pouvoir déléguer totalement les costumes. Il y avait aussi de ce côté là des incertitudes, des contre-temps, des angoisses qui pouvaient m'affecter au départ mais dont j'ai pris le parti de penser qu'au bout du bout tout serait fait et bien fait. Ce qui fut le cas.

J'aurais aimé pouvoir en faire autant pour les lumières qui avaient été, pour la pièce précédente, la partie la plus dure à assumer pour le béotien (mais passionné de la chose) que j'étais. Nous avions la chance d'avoir un homme de l'art en devenir à nos côtés. Mais je découvris deux choses au fil du temps : d'abord qu'il est difficile de faire faire la création lumière à quelqu'un qui, par la force des choses, n'a pas suivi la construction de la pièce pas à pas, et découvre un peu les scènes sans idée préconçue de "l'ambiance" à leur donner et qu'ensuite notre homme était plus passionné par l'aspect technique - pour lequel il est d'un sérieux et d'une rigueur remarquable - que par la création. Il ne devait être que mon bras droit donc, mais nous n'avons pas encore appris à parler la même langue. Je ne suis pas mécontent du résultat mais c'est perfectible.

Au cours des derniers mois qui ont précédé la première, je me suis trouvé dans un état de tension nerveuse assez inédit, bien que je ne sois pas coutumier de l'insouciance. A y repenser, le plus surprenant est que j'avais sans cesse quelque chose à faire, que le soir, il était rare que j'arrête de m'occuper de cette pièce avant 11 heures, que beaucoup de ces heures ont été passées à des travaux préparatifs dont il semble aujourd'hui ne rien rester de concret, et qui ont sans doute été nécessaires à la bonne marche du projet. A plus d'une reprise je me suis demandé ce que j'étais venu faire dans cette galère. La méconnaissance que j'avais de certains paramètres (techniques notamment) a fait que j'ai découvert certains problèmes à résoudre tardivement, comme le prix de location d'un vidéo projecteur assez puissant pour le théâtre jusqu'à me résoudre à en acheter un. Pendant quatre jours, jusqu'à pas d'heure, j'ai étudié tout ce que le marché pouvait offrir dans la matière. J'ai découvert des paramètres insoupçonnés, puissance lumineuse, focales, format de la matrice etc... Et je me suis senti bien seul au moment de prendre une décision qui engageait toute une tournée, sachant qu'elle ne pouvait relever que d'un compromis entre plusieurs exigences contradictoires. (la machine idéale existe, mais n'est pas dans nos moyens...)

Je ne crois pas avoir déjà mené quelque chose d'aussi difficile dans ma vie. J'ai appris énormément de choses, sur moi-même entre autres.

Curieusement, certaines images me reviennent en mémoire plus que d'autres qui symbolisent ce que fut cette aventure à mes yeux. Je retiendrai celles-ci:

C'est à Plozevet. Week-end création lumière. Dans la grande salle, ça s'agite pour hisser les trois tentures, une qu'on nous a prêtée, deux faites maison. Dans la pièce d'à côté, ça ressemble à une ruche, il y a des portants avec des costumes, on repasse, on fait des retouches, on discute, on boit des cafés, les chanteurs commencent à devenir familiers des comédiens. Je traverse tout ce monde, en attendant mon heure. Je croise une comédienne, je lui dit, "ça me fait bizarre de me sentir responsable de tout ça", "Je comprends", répond-elle.

C'est le samedi soir. En coulisse. Les pendrillons, les hauteurs au dessus de la scène à l'ancienne, les échappée sur le plateau, encore tout noir, le côté vieillot, et tout ce monde qui s'agite pour se costumer dans un espace restreint. Ça ressemble à des scènes de film qui montrent le coulisses d'un théâtre ou de l'opéra. Mais c'est la réalité.

Le même soir, à peine plus tard, les chanteurs sont seuls sur le plateau et font leur ultime répétition. C'ést mieux que d'habitude, plus juste, plus détendu, plus harmonieux. A une demi heure du début, la tension se libère, je les trouve émouvants et je pleure tout seul en les entendant. Un des chanteurs/comédiens, une des figures de proue du spectacle, me voit, et m'attrappe le bras et me dit : "ça ira", avec un sourire incroyable. Pour toutes ces choses, on ne regrette pas, les affres du processus créatif. Je verrai d'autre larmes qui me seront adressées, lors des saluts.

La pièce vaguement "à l'ancienne", non seulement située dans un passé historique, mais dont les ressorts seraient un peu ceux d'un théâtre classique, entre burlesque et drame, avec des rois, des reines, des guerriers et des anonymes existe et j'ai peine à y croire.

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