De tous les endroits où j'ai travaillé, celui-ci est le seul où je remets les pieds avec un indéfinissable je-ne-sais-quoi qui me traverse et me perturbe un peu. Ça se met en branle à la faveur d'un petit rien, un grincement du plancher, une certaine mollesse des marches de l'escalier sous le pied. J'ai retrouvé cela ce soir avec une acuité qui m'a surpris. C'est sans doute que j'y retournais pour une raison inhabituelle qui portait en elle le retour sur le passé et la remontée d'émotions enfouies. Il ne s'agissait pas de venir faire la promotion d'un livre ou d'un spectacle mais du pot de départ à la retraite de deux anciens collègues techniciens dont un complice brittophone, comme on dit maintenant.

En ressortant de là, deux heures plus tard, j'ai compris le pourquoi du je-ne-sais-quoi. Il m'aura fallu vingt-cinq ans.

Bizarrement, j'entends à la radio ce matin les adieux d'un journaliste à Radio France et je me retrouve le soir dans la "même" maison pour d'autres départs. Quand je pousse la porte, le lien se fait dans ma tête.

La retraite d'Yvon! L'idée m'en est bizarre. A cause de son éternel air d'adolescent attardé? Sans doute. A cause du fait que je n'avais jamais vraiment pris en compte la décennie qui nous sépare...

J'arrive avec un peu de retard et le discours du chef de service est commencé, la salle pleine. Tant mieux, je peux rester sur la pas de la porte. Timidité. Cette vieille timidité, tellement là bien cachée en moi et à laquelle j'ai aujourd'hui tant de mal à faire croire, c'est elle qui me plante sur le pas de la porte. C'est elle qui s'est réveillée au grincement du vieux plancher. De mon poste d'observation, je regarde qui est là. Les visages inconnus, ceux que je vois régulièrement depuis, ceux que je revois pour la première fois depuis tout ce temps. Les marques de l'âge. Des cheveux blancs ou en moins, une canne même.

En réalité je cherche André. Il ne peut pas ne pas être là. Petite appréhension. Je le vois finalement, un peu caché. Nos regards se croisent.

Le temps des discours est passé, je vais plus avant. Il y a des petits jeunes qui ont l'âge que j'avais. Ils semblent me connaître. Une jeune fille, puis un jeune garçon dont par le plus grand des hasards j'avais vu le profil sur FB ce matin et dont j'avais déduit qu'il était journaliste. Me voila fixé. En lui posant la question de sa fonction, je sens que je fais un peu une gaffe. J'aurais dû savoir. Sauf que je n'écoute plus cette station depuis longtemps... Je m'en sors tant bien que mal en arguant du fait qu'on ne connait pas les visage et en relatant cette histoire incongrue et réelle d'une journaliste brestoise qui un jour ouvrit la porte du studio à grand fracas alors que je m'y trouvais et me me dit "je voulais voir la tête que tu avais!". Elle ne s'était même pas présentée, forcément, elle était à la télé !

J'échange avec Michel. A notre époque, on pouvait presque aller micro en main, sans préparer et on moissonnait. Aujourd'hui, c'est impossible. Trop de gens sont morts. Le métier, le public et les interviewés ne sont plus les même. Là où j'habite, me dit-il, 3O% des enfants sont scolarisés dans le bilingue, j'aurais plus de chance avec les moins de 10 ans!

André arrive enfin et les choses sont plus faciles que je ne l'envisageais. Je suis même très heureux de cette conversation sereine et de le retrouver plus vaillant qu'avant.  A un seul moment il m'appelera "mon fils" devant des témoins qui durent pas comprendre. Je suis rassuré. 

Ca fait combien de temps? L'inévitable question des dates, du temps qui passe.

Je ne suis resté que trois ans, tu sais, dis-je.

Trois ans ? Des regards stupéfaits. Trois ans! Certains passent on ne les voit pas, toi on aurait dit que tu étais resté plus longtemps. Tu as marqué la "maison". 

Stupéfaction.

Pourquoi es-tu parti, demande Françoise?

Il y a dans la question comme du regret. Un reproche?

J'explique mon choix. Me consacrer à l'enseignement. Les deux métiers de front, ça n'était plus possible. Le smic pourtant après un "bon" salaire... Un choix un peu militant aussi dans mon esprit d'alors.

André revient à la charge. Oui, pourquoi tu n'es pas resté? Il semble en être encore désolé. On me l'a souvent demandé, dit-il encore. Quel étrange retournement de situation! Quand j'avais remplacé André, alors malade, les coups de téléphone des auditeurs c'était pour lui, pour le réclamer. Oh, je comprenais, je ne m'en offusquais pas. Comment aurais-je pu le faire oublier? Impossible. Ne serait-ce que linguistiquement. Mais j'avais néanmoins ça à "gérer" dans les directs. "Comment va André, quand reviendra-t-il?"  Et voila que j'apprends qu'on lui a posé la question à mon sujet! C'est comme si je découvrais l'existence de ces anonymes. Les auditeurs. Des gens qui vous suivent, dont on ne sait rien.

On m'a même dit de te retenir poursuit André  - enfin de retenir mon fils, selon ses mots -.  Louis Robert m'avait dit ça. Louis Robert! Le sauveteur de la danse, l'inventeur des bals de nuit, celui qui avait su me corriger tout en délicatesse aussi. Il avait dit ça. Qu'est ce qui aurait pu plus m'honorer? J'en plaisante, je souris mais c'est pour mieux masquer mon émotion, d'autant qu'un journaliste est là, qui écoute cette histoire avec intérêt. En réalité j'ai les larmes aux yeux.

Quand je ressors, je sais enfin pourquoi, réentendre le sol grincer m'avait saisi d'une émotion particulière. Une vague angoisse. J'avais 25 ans, j'étais "parisien", je venais d'apprendre la langue, je pensais ne rien savoir. Le lendemain, il faudrait aller dans les fermes, faire émerger les souvenirs, feindre une familiarité à toute cette culture que ma connaissance de la langue pouvait faire croire comme "allant de soi". Il fallait oser. Et j'étais timide. J'ai pris sur moi, j'ai pris du plaisir aussi, j'ai aimé le faire et j'ai tant appris. Mais contrairement au métier d'enseignant qui ne m'a jamais demandé le moindrement de forcer ma nature, pour celui ci j'ai du batailler, j'avais de prestigieux prédécesseurs dont il fallait être digne. Et  tout cela me faisait un peu peur et c'est cette peur qui se réveille chaque fois que le sol grince.

Mais désormais sans doute, si je reviens, je m'y sentirai légitime.