Avant même de constater qu’on m’enjoignait à disserter sur le sujet, l’idée me caressait, à la lecture du texte de Lancelot, de m’aventurer à évoquer mon rapport aux livres. En utilisant le verbe caresser, je me vautre dans l’idiotisme pour mieux le contredire car, en lieu et place du doux attouchement, c’est plutôt l’âpreté du papier de verre que je ressentais en concevant ce vague projet. Je constatai ensuite que j’étais taggé et un détail me frappa d’emblée. Je figurais, le plus illégitimement du monde, parmi un cénacle de trois personnes dont l’énumération était précédée d’un « bien sûr » qui ne manqua pas de me mettre mal à l’aise.

Je dois dire, au risque de commencer par une digression, que j’ai été stupéfait de la mémoire dont notre cher blogueur fait montre, qu’il s’agisse de l’apprentissage de la lecture ou bien de ce film en V.O. qu’il n’avait pu comprendre. Je n’ai aucun souvenir conscient aussi lointain. J’ai beau creuser, pas le moindre détail ne me revient. C’est comme si j’avais toujours su lire. Le seul élément auquel je puisse me raccrocher est ce qu’en disait ma mère. A la croire, je savais lire précocement, ce qui justifia sans doute mon année d’avance, après six mois seulement d’école maternelle où j’avais atterri en janvier. Mais j’ai tant entendu ma mère, par la suite, me prêter des capacités que je n’avais pas, que je ne sais quel crédit accorder à cette affirmation.

En poursuivant la lecture du texte de Lancelot, j’ai dû, de la même manière, tenter de me remémorer les livres de ma prime adolescence. Une fois de plus, j’étais confronté au vide absolu, au moins dans le domaine romanesque. Oubli, ou absence de livres ? La réalité doit se situer à mi chemin.

Je n’ai jamais été un grand lecteur. Et j’en ai souvent conçu une forme de complexe. Mes inclinations amicales m’ont toujours porté vers les dits « littéraires » parmi lesquels mon faible bagage livresque n’en paraissait que plus ténu. Encore aujourd’hui, ma meilleure amie est une grande liseuse qui a dévoré  vingt livres quand j’atteints péniblement la moitié d’un.

Je crois pouvoir affirmer, alors que dans plusieurs domaines, il me semble être d’une nature « rapide », que je lis avec lenteur. J’en tiens pour preuve le fait que Vladimir lit plus vite que moi un texte en français alors que c’est ma langue maternelle, ou encore, l’incapacité où je me trouve de profiter d’un film en V.O. La lecture des sous titres me demande une telle attention que je ne « vois » pour ainsi dire pas les images.

Je serais incapable de lire un quotidien. Je voudrais que les articles soient plus condensés, plus concis et j’ai souvent perdu patience et décroché avant que l’on en vienne aux informations qui m’intéressent.

Concernant la littérature, je dois avouer que très peu de livres m’ont vraiment marqué. Peut-être quand même, deux souvenirs d’avoir été durablement abasourdi après avoir refermé un livre : Le cheval d’Orgueil en français (fin d’adolescence), Le Nom de la rose, plus tard. J’ai aimé bien d’autres livres évidemment, j’en ai même dévorés certains, mais le choc émotionnel ne s’est produit que rarement.

Un autre fait que je déplore est mon manque de mémoire. Je garde éventuellement le souvenir du plaisir que j’ai éprouvé - ou pas - à la lecture d’un roman, de la tonalité générale, du style d’écriture aussi mais assez peu des éléments factuels. Je crois pouvoir affirmer à l’inverse me souvenir fort bien des choses dites, au point de m’étonner de ce que l’on prenne des notes lors des réunions, au point aussi de surprendre certains à contredire leurs propres assertions très antérieures.

Cette propension à l’oubli est pire encore lorsqu’il s’agit du cinéma, mais c’est un autre sujet qu’il faudra traiter un jour, comme de la musique savante et de toutes ces choses, vis-à-vis des quelles je me sens, en exagérant à peine, un extra-terrestre.

Pour en revenir aux livres, je ce que je viens d’en dire pourrait donner une fausse idée du rapport que j’entretiens avec eux. J’ai souvent eu, dès l’enfance, mon nez fourré dans des ouvrages, mais soit qu’ils traitaient de sujet que j’avais à cœur, soit qu’ils comportaient une abondante illustration. Car, j’aime avant tout regarder les images. Au premier rang des thèmes de prédilection, l’architecture médiévale bien sûr. Il fut un temps, - j’ai beaucoup perdu depuis – où je reconnaissais à partir du plus piètre des clichés, un nombre incommensurable d’églises romanes ou gothiques. J’avais ce savoir encyclopédique et futile qui en étonnait plus d’un au même titre que certaines capacités exceptionnelles constatées chez les personnes autistes. Je me suis également surpris, dans des jardins botaniques, à saluer des arbres comme de vieilles connaissances alors que je ne les identifiais que d’après photos. J’aimais aussi les cartes géographiques, les détails géologiques. Je savais de ces choses que personne ne sait et qui ne servent à rien. En classe de Khâgne par exemple, la Bretagne était au programme du concours d’entrée à l’école normale supérieure. Notre professeur de géographie venait d’être nommé en région parisienne et arrivait de Brest, le mal du pays en bandoulière. Questions à la con : en quoi est le cap Fréhel ? Moi : Grès armoricain, m’sieur ! Quelle le point le plus occidental de Bretagne,  Moi : Ben, la pointe de Corsen, m’sieur ! Cete fois, il arrête son cours, me regarde et finit par s’exclamer : 15 ans d’enseignement à Brest et il faut que je vienne à Paris pour trouver quelqu’un qui sache ça ! Voila les seuls lauriers que me valurent mes étranges « lectures ».

J’ai jusqu’ici omis le pan « langue bretonne ». Sans doute dans ce domaine ai-je été un lecteur plus constant et besogneux. J’ai de mes premiers livres en langue bretonne des traces plus tenaces et plus sensuelles aussi : grain du papier, odeur de l’encre, polices d’écriture. C’est que ces premières lectures avaient un caractère exploratoire. La médiocrité de certains textes était rachetée par le goût de la conquète. Et puis, surtout, la différence est que, encore aujourd’hui d’ailleurs mais avec moins d’entrain à le faire, la lecture se faisait crayon et carnet en main, pour noter les mots et les expressions et les apprendre le soir même.

Je me reconnais aussi quelques tares qui, parfois m’entravent, dans la lecture d’un texte romanesque. Je pense notemment, aux descriptions physiques des personnages. Je suis obligé de les relire plusieurs fois. Mon esprit, presque automatiquement, s’envole dès que ce sujet est abordé. C’est une image imposée que j’accepte mal, un peu comme le cinéma peut-être. Le foisonnement des personnages me gêne aussi et j’ai un mal fou à retenir leur nom, ce qui une fois encore est perturbant.

A bien y réfléchir, décrire le physique et choisir un nom, me barbe terriblement, quand à mon tour, j’invente des personnages. Vraisemblablement une séquelle de mon long désincarnement.

Oui, car il m’arrive d’écrire des livres, allez y comprendre quelque chose !