Et si je parlais jardin ? Aucun autre propos ne saurait m’être plus utile en ces temps qu’on espère pré-romanesques. Je n’entends pas parler ici de tracé, perspective, rocaille, bassin, espèce, variété ou autre cultivar. Non, plutôt de cette chose qu’éveille en moi le mot de jardinage, assez loin j’imagine de ce qu’il évoque à la plupart, à savoir un loisir nonchalant, fait de douceur, de tonte et de coups de sécateur. Cette chose que j’ai retrouvée ce matin et dont je pensais parler ici, sans certitude, jusqu’à qu’une photo fascinante d’un ciel perturbé au travers d’une vitre perlée de pluie, vue chez Karregwenn, m’en persuade tout à fait.

Rien que de très banal en réalité. Mais ça ne m’étais pas arrivé depuis mon ancienne vie. Je consulte la météo et les prévisions sont fâcheuses. Mais j’ai hâte de terminer ce que j’ai commencé une semaine plus tôt. Nous avons acquis huit rhododendrons, dont certains de bonne taille, pour garnir le devant d’une rangée d’arbres. C’est assez fantastique ! Le grand luxe. Cette haie s’allonge à l’est de la grande pelouse et est entièrement visible de la cuisine au salon. Je n’arrête pas de les regarder, incrédule. Je sens que vous ne comprenez pas. Mon ancien jardin qui comptait 250 variétés de rhododendrons, aux quelles il faut ajouter les azalées, était absolument invisible de la maison. Jouir de mes floraisons paroxystiques était un pélerinage quotidien. Dans notre jardin actuel, la recherche des endroits abrités du vent et de sols favorables m’a conduit à les planter à l’abri… des regards. Bref, une fois de plus, ils restaient invisibles de la maison. Jusqu’à ce que j’entrevoie cette possibilité, d’ouvrir des percées dans les ronces et l’épine noire… Voir mes rhodos de mes fenêtres, quel bonheur. Je ne vous parle pas de la vue plongeante du balcon de la chambre. Ah, les réveils au moi de mai ! Les huit ne tenaient pas dans la voiture et suis donc allé chercher les deux plus gros jeudi, dans une voiture d’emprunt (Vladimir m’ayant laissé la 106).

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Je me réveille donc avec ce projet de finir mes plantations, d’autant qu’installer un gros rhodo en terre me procure toujours une joie immense que seuls les passionnés inconditionnels connaissent. Le huitième me demanderait un surcroît de travail car son emplacement n’était pas prêt.

A dix heures et demie, je me suis dit : allons-y ! Le vent était déjà fort, mais le temps encore sec. Je plante le premier, déjà assez gros plutôt rapidement puis entame le débroussaillage pour le dernier. A ce moment, la pluie commence. Je vais mettre un K-way. Il faut déraciner les prunelliers, les fougères aigles, les ronces. La pluie mouilles les manches boueux de plus en plus qui glissent dans mes mains alors que j’ai besoin d’un maximum de force pour arracher les arbustes. Je m’arrête souvent pour reprendre mon souffle, regarde ce qui est fait, estime ce qui reste à faire. Après être venu à bout des buissons épineux, je réalise que le trou, vu la taille du pot, doit être conséquent. Je  crains enfin d’avoir fait tout cela pour rien, car, seul, je n’arrive pas à retirer le pot de la motte. J’y parviens enfin, fais un dernier effort pour soulever la plante, très lourde et que le vent menace de m’arracher des mains, dans la brouette, pour le dernier voyage d’une cinquantaine de mètres. En poussant ma brouette, je pense à l’héroïne du futur roman. Quelle sera sa constitution physique ? Je me rends compte que beaucoup de femmes n’auraient pu faire cela à ma place. Ça me semble curieux, incongru.

Enfin, Anna-Rose Whitney est en place, à son endroit stratégique, là où se rejoignent la rangée invisible de la rangée visible.

J’aurais attendu une heure, je ne serais pas sorti, découragé par la pluie. Mais une fois dessous, ça ne me dérange pas trop. C’était comme autrefois, dans l’ancien jardin, pendant plus de dix ans, ces gros travaux éreintants sous tous les temps. Je ne m’en croyais plus capable. Mais après coup, on se sent bien, on a remis quelque-chosequelque-chose en place. Après, la pluie pouvais bien battre les carreaux, je voyais au travers des rideaux de gouttelettes, le vert arrogant des feuilles d’Anna-Rose, là bas, à l’entrée du chemin vert. Oui, c’est cela que m’évoque le jardinage, au souvenir de toutes ces années passées, une forme d’ascèse, un effort sur soi même, pour préparer des moissons de couleur.